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19/01/2011 - Science in silico – La fin des blouses blanches ( Silicon Maniacs)

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Professeur à l’université Pierre et Marie Curie et chercheur au LIP6, Jean-Gabriel Ganascia a une double formation d’informaticien et de philosophe. Ses travaux portent sur l’intelligence artificielle, la modélisation cognitive, la découverte scientifique et la philosophie computationnelle. Outre ses articles à caractère purement scientifique, il a publié publié de nombreux ouvrages sur les enjeux philosophiques, épistémologiques et éthiques du développement des technologies de l’information et de communication. Intitulé « Voir et pouvoir : qui nous surveille ? », son dernier livre, traite de la notion de « sousveillance » et de sa généralisation à l’intégralité de l’espace social. Le texte publié ci-dessous est tiré de son intervention lors de TEDxParis2011 Active à LaCantine, samedi 15 janvier.

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Une révolution est en cours ; une révolution silencieuse; une révolution sans parole, ni effusion de sang. Elle se déroule sous nos yeux. Personne n’en parle. Pourtant, à terme, elle aura des conséquences considérables sur nous, sur notre compréhension du monde et sur nos modes de raisonnement. Elles influera même sur la société dans son ensemble. À première vue cette révolution apparaît plutôt abstraite, car il s’agit d’abord d’une révolution d’ordre épistémologique qui porte uniquement sur la production des connaissances scientifiques.

Cette révolution tient à l’utilisation systématique des ordinateurs dans la pratique scientifique. L’expérience scientifique s’effectue de moins en moins dans le monde extérieur et de plus en plus, de façon virtuelle, sur des données. On parle alors d’e-Science – de science électronique –, d’e-découverte ou d’expérience in silico – c’est-à-dire d’expérience sur des puces de silicium – pour décrire ce nouvel état de la science qui tend à se généraliser. Le statut épistémologique de l’expérience dans la démarche scientifique s’en trouve transformé. Parallèlement, le statut de l’expérience en général se transforme. Partout la prééminence du réel cède le pas au virtuel.

Pour approcher de plus près ce qui se produit, reportons-nous à l’histoire des sciences.

L’épisode des blouses blanches

Jusqu’à peu, l’image d’Épinal du chercheur était celle d’une personne, femme ou homme, vêtue d’une blouse de travail, car la science se produisait dans le laboratoire et salissait. Mais, cette science laborieuse, cette science au travail, cette science salissante n’existe pas de toute éternité.

Science d’observation

Auparavant, dans l’Antiquité, puis plus tard, au Moyen Âge, les savants respectaient le monde qu’ils cherchaient à comprendre ; ils ne le modifiaient pas ; ils se contentaient de de l’observer. Ils le regardaient ; éventuellement, ils le goûtaient ; parfois même ils effleuraient les choses qui le constituaient, puis ils les pensaient, mais ils ne les transformaient pas ; ils n’agissaient pas sur le monde qu’ils désiraient comprendre. Le sens privilégié était alors, sans conteste, la vue. On n’imagine donc pas qu’ils aient éprouvé le besoin de se protéger : ne se frottant pas directement au monde sur lequel ils portaient leurs regards, ils n’avaient aucun risque de souiller leur tenue. Personne ne se représente Platon et ses élèves vêtus d’une blouse recouvrant leur tunique !

Naissance de l’expérience

À partir de la Renaissance, en particulier avec Galilée et André Vésale – ce médecin qui renouvela l’anatomie en pratiquant la dissection des cadavres –, les méthodes de la science se modifièrent : le chercheur ne se contenta plus d’observer passivement ; il fit intrusion dans le monde ; il agit ; il toucha et il transforma. Il ne se limita plus à un examen ; il procéda à des expérimentations ; il se fit alors ingénieur pour construire des dispositifs matériels avec lesquels il provoquait le réel et suscitait ses réactions. Le schéma antique selon lequel la contemplation conduisait à la connaissance s’inversait : désormais, partant d’une théorie abstraite, éventuellement mathématique, c’est-à-dire d’une explication a priori, le savant concevait une expérience. Il stimulait alors le réel, dans des conditions bien définies, puis il confrontait les phénomènes qu’il avait provoqués avec ceux que sa théorie anticipait, de façon soit à la valider, soit à la remettre en cause.

Certes, au cours des siècles, cette intervention sur le monde évolua : ainsi, dans les sciences de la vie, on est passé de la dissection des cadavres à l’expérimentation sur le vivant – expérimentation in vivo – puis à la reconstitution, en éprouvette, des processus chimiques qui donnent naissance à la vie – expérimentation in vitro. De même, les théories scientifiques ont subi quelques corrections d’importance, en particulier au XIXe siècle, avec l’électromagnétisme, ou au XXe siècle, avec la relativité d’Einstein, puis la physique quantique et la découverte de la structure en double hélice de l’ADN. Mais les principes sur lesquels reposait la démarche expérimentale sont demeurés.

Et, conséquence de son action sur le monde, le scientifique devait protéger sa tenue en portant une blouse. L’image d’Épinal du chercheur vêtu d’une blouse de travail tient certainement à cet état déjà ancien de la science né avec le monde Moderne, à la Renaissance.

De la stimulation à la simulation

Or, depuis un quart de siècle, avec l’avènement des ordinateurs, ces principes se renversent. En effet, on croit désormais pouvoir mimer tous les mécanismes naturels qui régissent la matière physique et le vivant en les réduisant à des processus de traitement de l’information : on passe de la stimulation de la nature à sa simulation. Cela donne naissance à une forme singulière d’expérience, qui ne se contente plus d’interroger le réel, mais qui le reproduit à l’aide d’une séquence d’opérations logiques.

Ces nouvelles expériences sont dites in silico, car elles ne se produisent plus ni sur le vivant – ou plus généralement sur le réel –, comme les expériences in vivo, ni sur la matière dont est fait le vivant, comme les expériences in vitro, mais sur des puces en silicium qui exécutent des opérations logiques de traitement de l’information. Elles recourent essentiellement à deux processus : la validation d’hypothèses scientifiques sur de grandes quantités de données préenregistrées, comme, par exemple, celles qui proviennent du séquençage de génomes ou de protéines, et la reproduction de processus naturels par simulation numérique. Dans cette dernière éventualité, l’ordinateur mime des processus matériels par des transformations de représentations. Dans tous les cas, l’expérience in silico correspond à une intervention virtuelle sur un monde fictif construit soit à partir de données factuelles, soit sur des flux d’informations artificiels. Plus que jamais, avec les expériences in silico, les sciences se trouvent à la croisée du réel et du virtuel. Elles se désincarnent en cela qu’elles abandonnent le contact direct avec la matière même de leur étude et qu’elles opèrent sur des répliques numériques de leurs objets d’investigation.

Statut de l’expérience dans la démarche scientifique

Au-delà de cette dématérialisation des supports, les pratiques scientifiques se transforment en profondeur. Les chercheurs désertent la paillasse pour s’asseoir devant un écran d’ordinateur. Et, avec ces évolutions, le statut épistémologique de l’expérience change radicalement : tandis que, dans les sciences expérimentales classiques, qui naquirent à la Renaissance avec Galilée et Vésale, la théorie précédait l’expérience, aujourd’hui, le processus s’inverse. Plus précisément, dans la tradition classique, l’expérience passait par la conception d’un dispositif matériel au moyen duquel on « interrogeait » la nature. Le recueil des données s’opérait donc au regard d’une question, c’est-à-dire d’une théorie que l’on souhaitait valider ou invalider. Aujourd’hui, il en va autrement : on engendre de façon systématique et quasi exhaustive des données, par exemple en séquençant des macromolécules biologiques, puis on les stocke dans des bases de données et, enfin, on procède à des expériences virtuelles sur ces données dans des puces de silicium, autrement dit à des expériences in silico.

Statut de l’expérience

Or, ce changement du statut de l’expérience n’affecte pas uniquement l’expérience scientifique, c’est-à-dire l’expérience que les scientifiques conduisent dans le but de parvenir à établir des connaissances nouvelles. Ce changement n’a pas uniquement une portée épistémologique. Toutes nos expériences individuelles s’en trouvent transformées, car le monde nous est plus souvent donné sous une forme virtuelle que sous forme matérielle. Que l’on songe aux enfants qui jouent dans des univers virtuels où ils passent désormais la plus grande partie de leurs heures de loisir. Que l’on songe aussi aux nombreuses amitiés se maintiennent à distance, sur les réseaux sociaux ; de même, les liens de solidarité collective n’existent désormais, souvent, que de façon purement virtuelle, par le truchement du Web. Il s’en suit certainement des transformations d’ordre psychologiques et sociales.

À cela s’ajoute une tendance contemporaine à donner libre accès aux fichiers de données construits par les administrations publiques. C’est le cas aux États-Unis avec l’initiative Gov 2.0 prise par le président Obama après son élection ; c’est aussi une tendance en Europe, où les peuples aspirent, de plus en plus, à avoir accès aux données administratives, aux résultats d’enquêtes publiques, aux statistiques sociales, aux données sur l’environnement, aux informations sur la santé et les médicaments etc. Toutes les données publiques numérisées seront librement accessibles à tous. Ceux qui sauront interpréter leur sens acquerront un pouvoir considérable. Or, la masse de ces données ne parle pas d’elle-même ; l’information ne livre pas ses secret immédiatement. Si l’on n’y prend pas garde, les interprétations hâtives induisent en erreur. Certains peuvent en tirer parti pour faire illusion. D’où la nécessité d’un nouveau type de journalisme qui, à l’instar des scientifiques qui procèdent à des expériences in silico pour comprendre le monde, procèdent, eux-aussi, à des expériences sur ces données, pour nous aide à interpréter le monde et ses évolutions.

Notons enfin que l’expérience politique, autrement dit le lien collectif des peuples s’en trouve affecté. Les événements qui se sont déroulés en Tunisie ont été grandement influencés par la présence des nouveaux médias de communication. Internet, Twitter, les réseaux sociaux jouent aussi un rôle en Iran. Partout, il semble qu’ils contribuent à l’émancipation des peuples.

Bref, le changement du statut de l’expérience n’affecte pas seulement l’expérience scientifique. L’expérience individuelle et l’expérience collective se transforment elles aussi. Et, nous entrons, de plus en plus, dans un monde in silico où la réalité, qu’elle soit d’ordre scientifique et rationnelle, d’ordre intime et individuelle, ou d’ordre politique s’imposent d’abord, et avant tout, sous forme numérique et virtuelle.

Jean-Gabriel Ganascia

À lire également sur Silicon Maniacs:

  • Wikileaks ou l’agence de « sousveillance » du peuple : Entretien avec Jean-Gabriel Ganascia, professeur à Paris VI et et auteur du livre « Voir et pouvoir : qui nous surveille ? », sur la société de  » sousveillance ».

Crédit photo : mars_discovery_district / Flickr

Source : http://www.siliconmaniacs.org/science-in-silico-%e2%80%93-la-fin-des-blouses-blanches/

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